Le plus important travail de
recherche jamais entrepris
sur le sens de la raie.
Introduction au sujet



Si la quasi totalité du monde antique n'aborde la raie que d'un point de vue religieux et mythologique, la Grèce, en revanche, va s'y confronter d'une manière rationnelle, et même ontologique.
Curieusement, les deux piliers de la pensée grecque, Socrate et Platon, restent muet sur le sujet. Il faut aller chercher un Anaximandre* (né vers 610), un Démocrite, un Héraclite, et surtout un Paménide (à qui succédera Zénon d'Elée) pour que la raie soit réellement pensée en profondeur.

Le siège de l'âme



Pendant près de huit siècles (420-1260) le monde chrétien en général (et la scolastique en particulier) va vivre avec les acquits de Saint Augustin. Une révolution dogmatique s'opérerera alors avec un théologien italien de Roccasecca: Thomas d'Aquin.
Dans le livre XXVII, article 10 de la Somme Théologique, Thomas d'Aquin, devenu docteur de l'Eglise, donne à la raie une dimension spirituelle qui dépasse de très loin les approches augustiniennes: la raie ne serait pas seulement une particularité, un signe physique différenciant l'homme des autres créatures, elle serait aussi le «siège de l'âme». Cette idée nouvelle fut d'abord condamnée par le pape Innocent IV (v.1253), puis discuté par son successeur Alexandre IV (1259), pour finalement être déclarée dogme par Urbain IV en 1263.

Position et forme de l'âme
au sein de la raie

La raie comme succédané


En 1561 un moine itinérant d'Avignon, Philippe Mélanchton, établi le constat selon lequel le «péché de chair contre nature* va proliférant dans les ordres mâles», abbayes, couvents, monastères... Pour endiguer ces «pratiques condamnables qui entachent la vie pieuse», il préconise un succédané qui devrait sinon y mettre fin, du moins en atténuer la portée transgressive. D'abord, dans un opuscule** qu'il fait diffuser d'un bout à l'autre du monde chrétien, il défend l'idée que la raie, «bien corporel dont Dieu a doté l'homme» peut aider à réaliser l'acte de chair «sans pénétration d'aucune sorte», autrement dit «sans souillure, et donc sans pécher».
Dans la pratique il convenait que les moines puissent en user selon un procédé simple: tandis que l'un des partenaires se met à quatre pattes, offrant sa raie, l'autre, positionné derrière, glisse sa verge dans le creux de la raie du premier, l'enserre en pressant des mains ses deux fesses de manière à former un étau de chair, et peut dès lors, par un mouvement de va-et-vient de sa verge, réaliser «l'acte de chair» sans pour cela qu'il y ait sodomie.



... et c'est en vertu de ce principe logique que nous posons comme irréfutable
que l'âme réside dans la glande pinéale et non point dans la raie(1).


Depuis l'antiquité jusqu'au début du XVIIe siècle, c'est essentiellement à la pensée religieuse qu'avait été dévolue la tâche d'interpréter et de donner un sens à la présence de la raie chez l'homme. Aussi Descartes, en faisant surgir la pensée moderne de la gangue scolastique, ébranle-t-il la toute puissance de la religion à trois niveaux:
1) D'abord en posant son je pense, donc je suis, qui est une sorte de rivalité, d'usurpation de pouvoir vis à vis de Dieu(2) .
2) Ensuite en réduisant à la portion congrue l'action du Créateur faisant mouvoir le monde (la fameuse chiquenaude qui fit scandale).
3) Enfin, et c'est là que six siècles de scolastique sont mis à mal, en posant que l'âme ne réside pas dans la raie mais dans la glande pinéale(3).


La raie comme signe de droiture morale,
de rigueur intellectuelle
et de rationalité euclidienne


Credo laïque de l'encyclopédisme relativement à la conception empirio-pragmatique de la raie:
1) la droiture morale de l'esprit doit être à l'image de la rectitude de la raie.
2) la rigueur intellectuelle doit en avoir les contours et la profondeur [de la raie]
3) la rationalité euclidienne doit en représenter l'exacte symétrie(4).


La raie à la lumière du naturalisme


«Ce qui fit que le singe devint peu à peu homme, au cours de plusieurs centaines de milliers d'années d'évolution, n'est point seulement dû à l'augmentation considérable de l'intelligence, ni à la capacité de se mouvoir sur deux pattes, pas plus qu'à l'aptitude à communiquer par la parole, mais au fait qu'apparut dans son anatomie un particularisme original qu'on ne retrouve chez aucune autre espèce: la raie culière».

(Origine et évolution de la Raie, 1858).

Raiditiose: du Traité d'Avicenne (980-1037) à la génétique moderne.


La raiditiose est une affection chronique particulièrement incapacitante qui a toujours fasciné la médecine. L'éclosion des furoncles bulbeux au sein de la raie, formant une grappe, interdisent au patient de s'asseoir.


DE LA QUEUE A LA RAIE

Le macaque seratus est le seul anthropoïde à partager avec l'homme cette particularité: une raie culière. Peu profonde, celle-ci est dissimulée sous une épaisse couche de poils.


Le macaque seratus du Japon est le seul anthropoïde contemporain possédant à la fois une raie culière et un appendice caudal rudimentaire (queue). Sa raie, pas très marquée, en tout cas pas aussi profonde que celle de l'humain, semble être à un stade de son évolution, comme n'étant pas complètement façonnée1. De même la queue: atrophiée, elle est en régression, tendant vers sa totale disparition.
Cet exemple intéresse l'anthropologie au plus haut point, car il tend à démontrer la validité de l'hypothèse néo-darwinienne selon laquelle la disparition de la queue, chez les pré-hominiens, s'est faite conjointement avec le creusement de la raie, un peu comme si une modification morphologique locale en entraînait nécessairement une autre qui en serait la cause.
Mais comment expliquer, alors, que certains primates ne possèdent pas de queue, et n'ont pas non plus de raie? D'après Adrien Groplat2, ce dilemme, qui agite la communauté des anthropologues depuis plus d'un demi siècle, pourrait s'expliquer par le rôle que semble avoir joué la raie chez les pré-hominiens: les anatomistes s'accordent à dire que la raie est une des transformations anatomiques essentielles nécessaire à la bipédie. (...)

1) Luc Berter a parlé «d'esquisse de la raie en devenir tendant vers son aboutissement».
2) Auteur de Je Marche, donc j'ai une Raie, Seuil, 1994.


L'interrogation onto-anthroposophique


Dans le domaine de la bipédie l'homme, comparé à ses cousins les primates, a atteint un niveau de perfection technique jamais égalé. La verticalité du corps, l'équilibre dont il jouit pendant la marche, l'amplitude du pas de course, etc., sont le résultat des profondes modifications qui se sont opérées dans les os et la musculature du bassin, et ont peu à peu conduit à l'acquisition de cette spécificité anatomique qu'est la raie culière. Mais réduire l'homme à des performances physio-motrices autorisées par le bipédisme parvenu à son plus haut degré de perfection serait faire abstraction des implications onto-anthropogéniques que posent la présence de la raie et le sens dont elle est porteuse. Comme l'écrit Vincent Lagarde, «Considéré sous l'aspect de sa singularité sui generis, la bipédie, l'homme est avant tout une raie en marche dirigée par un cerveau qui lui doit tout**. Mais, à partir de ce constat, qui peut et doit être une plate forme de pensée à partir de laquelle il sera possible de fonder une anthroposophie enfin débarrassée des ses archaïsmes, la question est de savoir interroger cette marche commencée il y a presque deux millions d'années: où va-t-elle? et pourquoi y va-t-elle?».***

* Professeur de philosophie à Paris VI. Auteur de Dans le sillon de la Raie, Robert Laffont, 1996.
** Il est plaisant de voir que si le cerveau doit tout à la raie, la raie lui doit, après coup, de pouvoir être pensée par lui.
*** Vincent Lagarde, La Raie et ses méandres, Age d'homme, 1990.

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C'est lors du Concile de Trente(1) que fut débattue la question laissée en suspend par Saint Thomas dans La Somme: quelle forme l'âme prend-t-elle dans la raie? Plusieurs hypothèses s'affrontaient depuis un siècle. Les unes voulaient que l'âme fut de forme allongée, comme un lombric niché au creux d'un sillon, d'autres la voyaient ronde et plate, ayant l'anus pour centre, d'autres encore la croyaient enroulée sur elle-même, en spirale. Pie IV retint la proposition soutenue par l'influent cardinal Fausto Prichiliano: l'âme ne pouvait que nimber la raie, et par conséquent elle avait «la forme d'un haricot dont la partie inférieure s'enracine dans la raie, pour irradier le corps charnel, et la partie supérieure extérieure à elle, pour irradier le monde, jusqu'à atteindre, par concentrisme, la substance divine d'où elle vient et où elle se nourrit [...]»(2).

1) Convoqué par Paul III en 1545 à Trente, ce concile contre-réformiste, qui s'étala sur dix-huit ans, scella pour quatre siècles le dogme relatif à la forme de l'âme au sein de la raie; dogme révisé par Pie X en 1906 (décret Lamentabili et encyclique Pascendi).
2) Pie IV ou le Raie-cularisme au Concile de Trente, C. Dumont et G. Charpenais, Théologia 106, Roma, rééd. de 1955 (trad. de Albert Toscano).

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